« ...Vous qui écoutez France inter et qui restez sur Facebook, cela signifie que vous acceptez en toute connaissance de cause que tous vos messages privés puissent être piratés et lus par n’importe qui, et que vous participez à un réseau qui colporte des calomnies ayant favorisé l’élection récente entre autres d’un néo-fasciste à la tête du Brésil. »

Entendu ce matin sur France Inter, servi à froid par M. Beigbeder avec ma dernière gorgée de café. S’en suit une énième invitation à quitter les réseaux sociaux, Facebook en particulier, pour « redevenir de vrais humains », étayée d’injonctions assez déplacées et raccourcies du style « vous attendez qu’un ado se suicide pour quitter Facebook ? Vous attendez qu’on ait un dictateur à la tête de l’état pour quitter Facebook ? » et puis un lien étrange et que je n’ai pas compris tout de suite (je ne dois pas avoir l’esprit assez affûté ) entre ça et le fait qu’un jour les médias publics libres disparaitront. J’ai eu assez de mal à voir le lien entre la permanence des auditeurs de France Inter sur Facebook et la disparition des médias publics libres en cas d’élection d’un dictateur… Ah, si, ça y est ! À la deuxième écoute, un peu redescendue de l’émotion suscitée par l’insulte, j’ai rétabli le lien logique : en gros, si on reste sur Facebook et qu’on est assez cons pour relayer la calomnie (et même pas, d’ailleurs, même si on ne fait pas partie de ceux qui relaient, on fait a priori partie des cons puisqu’on y reste avec eux), la dictature déboule, et donc le monsieur perd son emploi, il ne sera plus là et nous n’aurons plus que nos « smileys pour pleurer » (Oh, well...). Merveilleux. Outre m’être sentie vaguement insultée (oui bon, on a l’émotivité qu’on a, hein) en plus de responsabilisée et culpabilisée assez injustement, j’ai trouvé ça d’une idiotie assez terrible, et du coup, j'ai joué à être bête et à faire des amalgames un peu, moi aussi : arrêtons de regarder la télévision et d’écouter la radio également, alors. Parce que je suis désolée, mais si des émissions abrutissantes et/ou qui colportent de la merde existent sur nos écrans et sur les ondes, c’est bien parce qu’on fait le choix de les écouter… en ça, on participe à leur création et aux conséquences de leur diffusion, non ? Ah, mais me direz-vous, y’a ceux qui écoutent Cauet, et y’a ceux qui écoutent France Inter… y’a ceux qui regardent Hanouna, et y’a ceux qui regardent Arte… Ben oui, justement. Même chose sur les réseaux sociaux, il me semble, non ? Alors c’est quoi, ces amalgames à deux balles ? On va accuser l’ensemble des utilisateurs de Facebook d’avoir, par extension, mis l’autre con au pouvoir au Brésil, l’autre gros blaireau à la tête des États-Unis ? Mais alors ? Tous les Musulmans sont des terroristes, tous les curés sont des violeurs, tous les CRS des assassins, tous les électeurs des fascistes ? Merveilleux, M.Beigbeder, vraiment, merci pour cette minute de bonheur et d’injure. Parce qu’outre « colporter la calomnie », quand on choisit bien, quand on est malins, et quand on sait où regarder et quoi relayer, Facebook (et d’autres, sans doute, que je n’utilise pas quant à moi) s’avère un outil assez vertueux, qui met en relation des gens qui ne se seraient jamais parlés dans « la vraie vie », qui permet des débats qu’on n’aurait pas autrement, qui permet d’échanger de l’info vérifiée (oui, aussi!) à la même vitesse vertigineuse que de la calomnie. Je ne regarde plus la télévision, qui nous fait subir trop de publicité et dont je ne peux choisir le programme, mais j’écoute la radio, en direct dans la voiture, mais plus souvent en podcast. Et à force de mois et d’années de fréquentation, je récupère sur internet, dont Facebook, des informations, de la culture, des échanges que je ne trouve nulle-part ailleurs, et j’en discute ensuite, dans « la vraie vie », avec mes amis, mes collègues, mes proches, ma famille… et on parle bien justement de ne pas voter FN, de notre indignation face à l’élection de l’autre gniouf outre-Atlantique (choisissez celui que vous voudrez, c’est à peu près la même soupe, plus ou moins assumée), de pourquoi et comment le projet « Montagne d’Or » en Guyane, c’est de la merde... on réfléchit à ce qu’on pourrait faire pour limiter nos déplacements en voiture parce qu’on a appris que la voiture électrique ne sauverait pas la planète, au vu des dégâts provoqués par sa production, on communique sur la chasse, en se demandant si elle a de réelles vertus et ce qui pourrait être fait pour que tout le monde soit heureux et libre dans l’histoire… Je me souviens aussi par le biais de commentaires sous un post, avoir amené à réfléchir un ado qui insultait sans savoir, quelqu’un s’apprêtant à voter extrême droite sans vraiment savoir pourquoi… Je me suis vue aussi, à force d’échanges avec des gens de multiples horizons, ou avec d’autres ayant plus d’avance que moi dans leur réflexion, réduire ma consommation de viande, et ma production de déchets (pas de beaucoup, mais on y travaille), découvrir qu’il existait autour de moi des gens, des organismes, qui pouvaient m’aider dans ma vie professionnelle et personnelle, des sujets d’inspiration, autant que de sujets d’indignation…

Alors non, M. Beigbeder, je ne quitterai pas Facebook sur votre invitation à suivre votre exemple personnel. Le choix que vous proposez me semble davantage relever de l’amalgame et de l’intransigeance que de la réflexion objective et bienveillante. Les faits sont là, d’accord. Fait numéro 1, sur Facebook, n’importe qui peut avoir accès à mes messages privés : et bien je souhaite bien du plaisir à M. N’importe-qui, je n’ai rien à cacher. S’il veut papoter après lecture, je reste dans le coin. En outre, j’ai l’audace de me penser suffisamment maline pour ne pas parler de ce que je pourrais bien avoir à cacher sur Facebook, et j’ose imaginer qu’on est quelques-uns dans ce cas… Éthiquement, c’est sûr que ce n’est pas net, et que M.Zuckerberg et consorts alimentent en ça une politique assez ignoble de voyeurisme… Enfin, sachant cela, à nous d’utiliser (ou non) le « rézosocial » en conséquence.

Deuxième fait, donc, celui qui me chiffonne : sur Facebook, sur Twitter, sur Instagram, on peut faire voyager la calomnie et servir la propagande plus vite que dans l’air et sur les murs de nos villes… ouais. Deuxième facette de la politique ignoble facebookienne : le dilettantisme : on censure le téton sur la planète entière, mais pas de problème pour l’agression et la calomnie, à l’échelle individuelle, nationale ou mondiale… (on notera que la presse à ses heures ne f(a)it pas tellement mieux, fermant les yeux, alimentant le préjugé ou servant la propagande, carrément… en connaissance de cause, ou malgré elle… ?) Et l’utilisateur, il y peut quoi ? Le crétin, pas grand-chose, il y participe, et pas forcément en connaissance de cause. Le malin, lui, il sait, et il choisit de trier et de combattre, parce que sur Facebook, on peut véhiculer tellement d’autres choses aussi ! Et donc, la solution, ce serait, sachant cela, de quitter facebook parce que ne le faisant pas, on « participe » ? Ben ouais. Nan mais du coup, moi, je vais quitter la France, parce qu’il y a des gens qui votent FN. Et du coup, en restant française alors que je sais que des français votent FN, je « participe » à la vie d'un pays qui favorise la montée de l’extrême droite en France. Tu la vois, maintenant, la bien, bonne grosse connerie, ou pas ?

Réseau social numérique, virtuel ou pas, le commérage, la propagande, les fake news trouvent toujours un chemin… on a pas eu besoin de Facebook en 39-45, il me semble, pour avoir des collabos et aussi des résistants, pour exterminer des millions de personnes et élire un psychopathe pour ça, pour balancer sa voisine adultère ou son collègue homosexuel et foutre leur vie en l’air jusqu’au milieu du siècle dernier, quand j’étais au collège, les réseaux sociaux, ça n’existait pas, mais le harcèlement, oui, et les (tentatives de) suicides d’ados aussi… Et je pense qu’on peu regarder encore plus loin en arrière pour se rendre compte qu’on a jamais eu besoin de Facebook pour que ça arrive plus de fois qu’on a de jours dans une année… Le problème, c’est pas Facebook, c’est la bêtise. Et c’est pas un scoop.

Du coup, j’aurais plutôt tendance à penser que « les gens intelligents » dont ce monsieur fait mention, et dont j’ai la prétention de faire partie, auraient plutôt intérêt à y rester, sur Facebook, justement… pour y cultiver ce qu’il y a de beau à y cultiver, et pour tenir le fort. Pour rester en communication, et pour faire circuler un maximum de vérité, d’information éclairée, de réflexions étayées… Fermer les yeux et tourner le dos à la connerie et à la cruauté ne les feront pas disparaître, M. Beigbeder, et les réseaux sociaux, c’est comme toute parole publique, comme n’importe quel outil, ça n’a d’effet vertueux que si c’est bien utilisé par des gens bienveillant autant que doués de bon sens. Je suis profondément convaincue (et du coup je vais me répéter) que tourner le dos à la connerie ne la fait pas disparaître, et qu’on apprend beaucoup les uns des autres. Alors restons en contact, et éduquons-nous réciproquement, plutôt que de fermer le couvercle sur un mal qui n’est pas mort, et qui prolifère dans l’obscurité (l’obscurantisme…?).

Et donc, oui, je suis une utilisatrice de Facebook, mais je ne vote pas extrême droite, et il me semble que je suis toujours une « vraie humaine ».

Et je n'ai pas ré-installé l'appli ni le messenger officiel sur mon téléphone pour ne pas que Facebook récupère toutes les infos de mes contacts (pauvre ignorante, je l'avais fait il y a fort longtemps, donc certains de mes contacts y sont passés quand-même, mais j'ai fermé le robinet depuis au moins 3 ans).

 

Le billet qui m'a chatouillée :

 

L'appel du 2 novembre 2017 : un an déjà - Le Billet de Frédéric Beigbeder