L’urgence de parler. D’écrire, de dire, d’expliquer. D’expliquer ce que je vis, comment je souffre (pas « combien », ça,   finalement, on s’en fout, mais « comment »), mais surtout comment je progresse, comment je gère. Pas pour me plaindre ou me faire plaindre, ça, ça m’emmerde. Pour expliquer, faire comprendre, développer, oraliser mes réflexions pour mieux les entendre. Et si ça peut servir… La transparence. Cette préoccupation, cette obsession d’être comprise, ne pas être interprétée de travers.

   Voilà pourquoi je me recroqueville, voilà pourquoi j’hiberne à l’abri : je n’oublie personne, ce n’est pas que je ne veuille pas vous voir, c’est que je suis envahie à l’intérieur, que le tumulte ou l’apathie que j’ai à gérer ne me permettent pas d’être présente à vos côtés. Ce n’est pas que je ne vous aime pas, ou que je ne pense pas à vous, c’est que je suis obligée de me cacher pour penser à moi et réapprendre à m’aimer, ou au moins me tolérer, avoir un peu de bienveillance envers cette vilaine bête de moi. Ce bénéfice du doute que je laisse à tant de personnes (trop, me dit-on souvent), sachez qu’à moi, je ne me l’accorde que peu. J’ai été formée à ne m’autoriser aucune excuse, à penser au plus profond et à l’extrême que je suis la seule responsable de tout ce qui m’arrive.

   À toutes les andouilles qui fonctionnent sur le même mode, je servirais cette idée : oui, c’est sûr, dans une certaine mesure, on est responsable de la plupart de ce qui nous arrive. Bien. Partant de cela, on se posera la question : et alors ? Finalement, qui ou quoi est responsable, c’est bien de le savoir, mais ça ne nous fait pas avancer. La question c’est « d’accord, et maintenant, je fais quoi ? » parce que la façon dont on gère ce qui nous arrive, ÇA, on en est le seul responsable...

 

arbre

 

   Exemple : je suis tombée. Ouille. Qui est responsable ? La nature qui a créé un nid de poule sur le chemin ? Le cantonnier qui n’a pas bouché le trou ? Moi qui ne regarde pas où je mets les pieds ? En ce qui me concerne, la réponse est toujours « moi qui ne regarde pas où je mets les pieds », d’autres mettront ça sur le dos de cette feignasse de cantonnier qui ne se sort pas les mains des poches, et d’autres encore en voudront à l’univers qui conspire manifestement à leur nuire. Mais finalement, peu importe.

   Ce qui compte, c’est que je suis tombée, OK, et maintenant ? Ce qui va suivre ne dépend que de moi : je reste au sol et je hurle à la mort en pestant contre le destin ou l’engeance municipale, je me recroqueville en attendant que quelqu’un vienne me ramasser, ou je respire un bon coup et j’essaie de me relever et je reprends mon chemin. Je ne suis plus du genre à me recroqueviller ou à m’en prendre à l’univers, donc je choisirai toujours d’essayer de me relever, de tout faire pour me relever (et, une fois debout, de quand-même signaler au cantonnier qu’il y a un trou dans la chaussée...). Je garderai quand-même les yeux sur le chemin pour mes prochains pas, histoire de ne pas me refaire avoir. Je tâcherai en tout cas d’y veiller au mieux. Mais ce sont des processus difficiles, parfois douloureux, et qui peuvent prendre du temps, parce que j’ai pu me fouler la cheville ou carrément me casser la jambe. Pourtant, j’ai bien compris une chose : rester vautrée en travers du chemin à brailler comme je souffre et que l’univers m’en veut et « regardez comme j’ai mal et comme je suis gourde et comme ce qui m’arrive est injuste » est stérile et néfaste. C’est pourtant un des choix que je pourrais faire, que j’ai pu faire, ado et parfois encore un peu plus tard, et que d’autres font. Parce que c’est finalement plus facile, ça fait moins mal, et ça attire un peu de considération, au moins un temps...

   Mais et après ? Alors voilà, j’explique : je suis (encore) tombée. J’ai fait le choix de signaler que j’étais tombée, et qu’il allait me falloir un peu de temps pour me relever et me soigner. Je préviens que si c’est trop difficile, trop douloureux, parce que finalement, ma jambe est cassée et que je ne peux pas marcher comme ça, j’aurai peut-être besoin d’un peu d’aide pour aller jusqu’au banc où je pourrai faire ce qu’il faut pour guérir. Je me fabriquerai une attèle, et j’essaierai de marcher, un peu tous les jours, mais pas trop : une jambe cassée exige du repos, et ça aussi, il me faudra l’expliquer. Mais dans ces moments-là, même si j’aimerais bien, je ne pourrai pas marcher avec vous, ou alors très peu, parce que je boite et que j’ai mal. Et pour ne pas m’en vouloir de ne rien faire, il faudra que je me réexplique tous les jours, et que je teste tous les jours pour me rendre compte que non, là, je n’y peux rien, ma jambe est cassée, il faut que je me soigne avant de repartir. Vous comprenez ?

   Tout ça est long, douloureux à chaque tentative et à chaque constat d'incapacité, et ce qui est un comble-mais-tant-pis, c’est que ces « actes de soin », ces tests en eux-mêmes sont épuisants et retardent encore la guérison effective. Donc voilà. Il faut que j’explique : je ne m’apitoie pas, je ne me complait pas, je me bagarre, tous les jours j’essaie, je marche un peu, pour revenir en forme, rire avec vous. Et comme tout amoché, les visites et les échanges me fatiguent, mais sont aussi plaisants et encourageants. Je suis donc toujours disponible pour expliquer si ça vous intéresse, pour écouter si vous aussi vous avez besoin d’aide pour vous relever, ou juste pour rire un coup au coin de mon banc…

 

banc

 

   Pour que les choses soient claires, ça, ça m’arrive 3 à 4 fois par an. Par exemple, en 2017, j’ai vécu (en cumulé, tous effets, causes et intensités confondus) plus de 6 mois de dépression/déprime. Sur le reste du temps, c’est une bataille constante pour me maintenir à flots, oscillant entre les jours sans accrocs, les jours (parfois dangereux) d’euphorie et les jours « difficiles-comme-pour-tout-le-monde ». En gros, la vie sans y réfléchir, la vie comme tout le monde, (qui ne signifie pas la vie sans difficultés) pour moi, c’est, en cumulé, environ 3 mois sur 12, contrariétés et évènements fâcheux ou pas. Y’a mieux, y’a pire. C’est chiant, c’est handicapant, mais c’est quand-même vivre. Du coup, ça va.

   Voilà. Si ça peut servir...

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